La légende de l'ermite d'Haverskerque

Rue de Tannay, entre la Croix Mairesse et le Forêt, se situe le lieu-dit du Paradis. Mise à part une discrète impasse du même nom, rien ne l’indique. Néanmoins les Haverskerquois, notamment les anciens, appellent ainsi cet endroit. 
L’origine de ce nom tient à une légende. On raconte en effet qu’au Moyen Age, un ermite vivait dans une cabane située dans cette impasse aujourd’hui baptisée rue du Paradis ...

paradis

LEGENDE DE L'ERMITE ET LES DEUX JUIFS

Le soleil s’était plongé sous un horizon rouge comme une mante de sang. L’air était lourd et suffocant, pas un souffle n’agitait les feuilles des arbres. De larges éclairs traversaient l’obscurité, la rendaient plus effrayante encore. L’orage éclata bientôt, des torrents inondèrent la terre, le vent cria dans les branches, et les coups redoublés du tonnerre frappèrent les échos de la forêt.

Le père Guillaume avait prévu cette convulsion de la nature et avait pris ses précautions d’avance, un fanal avait été placé devant la fenêtre pour avertir le voyageur égaré, et les sons argentins de la petite cloche de l’ermitage se mêlaient aux éclats de la foudre et au sifflement des vents déchaînés.

"O mon Dieu, disait-il, pendant que tu bouleverses ainsi les éléments, que tu fais entendre la grande voix de ta colère, il est peut être quelque voyageur innocent qui erre dans cette sombre forêt et que menace une mort terrible. Fais qu’il puisse apercevoir cette lumière vacillante ou que les sons de cette cloche le guide vers mon abri protecteur. Si ton serviteur s’est retiré loin des hommes, ce n’est pas pour être un membre inutile de la société, mais prier pour les autres et pour venir au secours des malheureux "

A peine avait-il prononcé ces paroles qu’on frappe vivement à la porte de l’ermitage et qu’une voix suppliante demande l’hospitalité, c’était deux hommes qu’à leur nez aquilin, à leur menton pointu, à leur regard oblique, et à leurs yeux profondément enfoncés dans leur orbite, il était facile de reconnaître pour des enfants d’Israël. L’ermite les accueillit avec bonté, les dépouilla de leurs manteaux trempés de pluie, alluma pour les réchauffer un grand feu de feuilles sèches, et étala sur une table tout ce qui pouvait les restaurer et les remettre de la fatigue du voyage : du pain et des fruits pour satisfaire leur appétit, un bon pot de cervoise flamande pour apaiser leur soif. Ce n’est que dans la solitude qu’on trouve cette charité qui va ainsi au devant de tous les besoins et de tous les malheurs. Dans le monde, l’égoïsme endurcit les cœurs et les rend indifférents envers les infortunés. Malgré l’attention et l’empressement que mettait le père Guillaume à prodiguer aux deux voyageurs les soins touchants de l’hospitalité la plus paternelle, c’est a peine si un mot de remerciement était sorti de leurs lèvres sur lesquelles erraient des paroles de mauvaise humeur et de colère.

Le plus jeune surtout paraissait en proie à la plus vive impatience, chaque fois qu’un coup de vent ébranlait les parois de la cabane du pauvre reclus, ou qu’un éclat de tonnerre retentissait dans le bois, il frappait du pied avec violence et regardait son compagnon d’un air qui voulait dire « le ciel est contre nous ». L’autre que la vieillesse rendait plus calme et plus résigné était plongé dans de profonde réflexions et laissait son camarade se désoler tout à son aise, ne perdait pas un coup de dent et se servait de fréquentes rasades.

L’Ermite s’était retiré par discrétion dans un coin obscur de la cabane, de sorte que les deux voyageurs se purent croire sans témoin. Le plus jeune s’approche alors de l’oreille de son compagnon :

- "Eh bien ! Lui dit-il à voix basse, c’est un manqué mon vieux Josué, cette exécrable pluie ne cesse de tomber comme un torrent, tu as l’air de bien peu t’en soucier. Sais-tu bien qu’il y a au moins une centaine de marcs d’or et d’argent, sans compter les étoffes précieuses et l’argent monnayé renfermé dans les troncs. Et puis les autres que nous n’avons pas le temps d’avertir, qui nous attendent à Thérouanne et qui partiront sans nous.

- Eh bien ! Nous aurons plus grosse part.....

- Tu crois, toi ... et n’as-tu pas peur qu’en ne nous voyant pas revenir, ils ne nous soupçonnent de quelque perfidie et ne nous dénoncent ? Alors non seulement nous ne pourrions pas exécuter notre projet, mais nous serions saisis et jetés dans une étroite prison, d’ou nous ne sortirions que pour aller au bûcher.

- C’est ma foi vrai, il y va du magot mais nous ne serons pas à Haverskerque avant l’heure des mâtines, et si les diables de robes noires sont là à marmotter leurs patenôtres impossible de remplir nos escarcelles.

- Nous nous cacherons derrière les piliers. Il ne s’agit que de trouver un moyen de dépister ceux qu’on enverra à notre poursuite. Tu sais que nous avons promis de nous en charger.

- Quant à ce moyen, je l’ai déjà trouvé. Allons, partons, le ciel s’éclaircit je pense."

Le père Guillaume se retourne à ces dernières paroles, que Josué prononça assez haut pour qu’il put les entendre, et lui fit observer qu’au contraire la pluie était plus abondante et qu’ils ne manqueraient pas de s’égarer dans la forêt obscure ou de tomber dans les chemins détrempés et glissants.

- « C’est égal, répondit Josué, nous sommes parfaitement remis de nos fatigues, nous nous guiderons à la lueur des éclairs, et ce bâton sur lequel je m’appuierai m’empêchera de glisser ou de faire un faux pas"

En disant ces mots, il s’empara d’un bâton de chêne sculpté, qui servait au bon Ermite quand il allait à Haverskerque chercher les faibles aumônes au moyen desquelles il soutenait sa misérable existence. Puis il fit un signe à Isaac de le suivre, prit congé du Père Guillaume et se disposa à partir.

Le solitaire donna sa bénédiction aux deux voyageurs, les accompagna à une centaine de pas de l’Ermitage et y rentra pour prier le ciel de veiller sur les deux étrangers et de les faire arriver sains et saufs au but de leur voyage. Sa prière terminée il s’endormit d’un profond sommeil.

Le lendemain un bruit effroyable vint le réveiller en sursaut, on frappait rudement à la porte de la cabane, autour de laquelle se faisait entendre une grande rumeur. Il trembla un instant qu’un malheur ne fut arrivé aux deux pauvres voyageurs qu’il avait logés la veille et il se hâta d’ouvrir. Des gens de justice, suivis d’une foule furieuse de peuple se précipitèrent dans l’Ermitage, accablant le Père Guillaume de malédictions, mêlant son nom, prononcé ordinairement avec tant de respect, à des imprécations et à des injures.

Au milieu des cris et des hurlements de la foule on distinguait les mots de voleur et de sacrilège par des voix menaçantes, avant qu’il ait pu se reconnaître, le vieillard avait été étroitement garrotté et on l’entraînait rapidement vers Haverskerque. Comme le moindre événement peut effacer tout le prestige attaché à un homme ! Ce n’était plus un saint homme devant lequel les jeunes filles s’inclinaient, à qui les garçons demandaient la bénédiction, que les vieillards saluaient en ôtant leur chapeau ou leur bicoquet, à qui les mères de famille demandaient une prière afin de trouver de bons maris ou de fidèles épouses pour leurs enfants. C’était un misérable dont on ne respectait même plus les cheveux blancs, qu’on poursuivait de honteuses huées, et à qui on jetait de la boue au visage. Ce ne fut qu’entre quatre murailles et par le magistrat chargé de l’interroger que l’ermite Guillaume put enfin connaître pourquoi on le traitait avec tant d’ignominie et de dureté, on l’accusait d’avoir commis un affreux sacrilège. Pendant la nuit et pendant qu’on chantait les mâtines, on s’était introduit dans l’église d’ Haverskerque. Le coupable avait attendu que l’église fut redevenue déserte, avait forcé le tabernacle, brisé les troncs des pauvres, et ouvert les armoires de la sacristie. Tout avait été emporté, calices, ciboires, burette, chasubles et argent monnayé, ce qui fait planer sur la tête du vieillard les soupçons abominables c’était qu’on avait trouvé au bas des marches de l’autel violé, un bâton de chêne sculpté que l’on reconnut pour le sien. Certes, c’était une terrible hypocrisie que de cacher sous des dehors de la pauvreté et de la piété une âme capable de commettre de pareils forfaits.

A ce récit le père Guillaume fut atterré. Il fut sur le point, un instant, de douter de Dieu, considérant la situation misérable ou il se trouvait pour avoir accueilli sous son toit deux infortunés voyageurs. Car il ne pouvait plus douter, il était victime de sa charité ; les coupables étaient ses hôtes de la veille, et quelques lambeaux de leur conversation qui lui revint à l’esprit ne lui laissèrent plus de doute sur ce point. Il se résigna en songeant que la providence ne le mettait dans une si grande épreuve que pour rendre plus éclatants son mérite et ses vertus. Il eut beau pourtant protester de son innocence, faire un récit fidèle de son aventure de la nuit, dire que depuis longtemps il avait renoncé aux richesses et que toute sa vie était un témoignage contre l’accusation dont on le chargeait, l’exaspération qu’avait soulevé parmi les juges l’idée de profanation d’un lieu sacré était trop violente, ses serments et ses protestations furent regardés comme parjures, on ne le crut point.
Il fut condamné à être pendu le lendemain à l’heure de midi, après avoir fait amende honorable à la porte de l’église profanée.

Ce jour là, une foule innombrable de peuple se pressait sur la place où se dressait, horrible et menaçante la fourche patibulaire qui devait servir à supplicier le condamné, et, autour de l’église, à la porte de laquelle l’attendaient les prêtres sérieux et dépouillés. Il parut, un hurlement de l’approche d’une bête malfaisante, et un large passage s’ouvrit devant lui.

Guillaume, vêtu d’un sac de toile grossière, les reins ceints d’une corde, la tête nue, les pieds déchaussés, une corde au cou, la main droite chargée d’un cierge allumé, s’avança jusqu’au parvis de l’église. Son visage était serein, on lisait sur son front, fièrement relevé, toute la pureté de son cœur. A un signe de l’officient le bourreau le fit mettre à genoux.

" Déclarez vous coupable, lui dit le prêtre, d’avoir volé dans cette église d’ Haverskerque les vases sacrés, des ornements destinés au culte de Dieu, ainsi que des aumônes faites aux pauvres par les fidèles, et de vous êtes rendu ainsi coupable du plus abominable sacrilège.

"Je l’ai déclaré à mes juges, répondit le condamné et je le déclarerai à la face de Dieu devant lequel je vais paraître, je suis innocent de ce crime."

IL a blasphémé s’écrièrent les prêtres qui entouraient l’officient, on l’entraîna au supplice, les prêtres, eux, rentrèrent dans l’église pour rendre grâce à Dieu de la punition d’un forfait si épouvantable. Les accents mélodieux de l’orgue se mêlaient aux chants des psaumes et aux sons joyeux des cloches.

Guillaume monta les marches de l’échafaud d’un pas ferme et assuré, et s’appuyant sur la balustrade, demanda à parler au peuple, on le lui permit.

"Mes frères, dit-il, d’une voix fortement accentuée, je n’ai pas commis le crime dont on m’accuse. Il y a soixante ans que je vis dans ces lieux, pauvre, obscur, et loin des hommes, mon pain quotidien, c’était vous qui me le donniez, je le devais à la charité dont je vous ai toujours prêché les principes avec douceur. Croyez que jamais un autre pain n’a été mis sous ma dent ou n’a touché mon palais. J’ai vécu pur et sans désir, j’ai beaucoup prêché sans doute, mais encore une fois, je le jure par Jésus qui fut crucifié pour notre salut, je ne suis pas coupable. Je ne vous demande pas la vie, Dieu a sans doute marqué pour cette heure le terme des jours nombreux qu’il m’a donnés. Mais de grâce au nom de ce que vous avez de plus cher au monde, ne me considérez pas après ma mort comme un infâme criminel, ne laissez pas mon corps à ce gibet, en proie au corbeaux et aux oiseaux immondes. Donnez lui la sépulture en terre sainte, et priez pour mon âme. Je vous en supplie, je vous le demande à genoux."

Le peuple fut un instant attendri, la vue de ce vieillard, dont la barbe blanche couvrait sa poitrine, inclinant sa tête vénérable, demandant à mains jointes la grâce de ne pas être voué à une infamie éternelle, toucha les cœurs les plus endurcis, les yeux étaient mouillés de larmes. L’ermite attendait à genoux la réponse de la foule. Tout à coup les sons de l’orgue, les chants des prêtres apportés par le vent frappèrent les oreilles du peuple. Puis midi sonna lentement à l’horloge de l’église. Le souvenir du sacrilège dont on accusait Guillaume fit disparaître le mouvement de compassion qu’il avait suscité en sa faveur. Un seul cri retentit " Malédiction ! A mort le sacrilège, à mort. "

L’Ermite se redressa fièrement. "Eh bien, s’écria t-il, d’un ton prophétique, puisque vous refusez une grâce demandée par un vieillard innocent qu’on va livrer à un ignoble supplice, habitants d’Haverskerque, que mon sang retombe sur votre tête. Puissez vous garder longtemps la mémoire du père Guillaume, injustement condamné. Entendez vous ces orgues qui accompagnent les chants joyeux des prêtres, aussitôt que j’aurai poussé mon dernier soupir, elles se tairont et ne pourront plus retentir dans les voûtes de votre église. Cette horloge, qui vient de sonner l’heure de ma mort, ne sonnera plus midi. Vous mêmes......."

Le bourreau étouffa sa voix. Bientôt son corps suspendu au gibet s’agita de quelques mouvements convulsifs, puis il retomba raide.... Il était mort. 
Les orgues cessèrent de jouer, elles furent transportées à Morbecque où elles retrouvèrent leur voix. On prétend même qu’elles se mirent à jouer toutes seules quand le chariot qui les transportait franchit la limite des deux paroisses.

Les habitants des villages voisins assurent que l’on tenterait vainement de placer une horloge et qu’il serait impossible de lui faire sonner les douze coups à midi.

S’il faut croire la tradition, la légende assure qu’au cours de cette même année, sur les douze juges qui prononcèrent la condamnation de l’Ermite : onze moururent. Le dernier effrayé par ces tristes présages, promit solennellement de se dépouiller de ses biens en faveur d’une institution charitable. Il tint parole, on assure qu’il vécut encore de nombreuses années, mendiant misérablement son pain, poursuivi par le remord d’un châtiment injuste qu’il avait permis par son jugement.

Le bureau de bienfaisance d’Haverskerque lui serait redevable de la Maladrerie et de plusieurs hectares de terre labourables.

L’Ermitage du Père Guillaume se trouvait dit-on, dans la forêt de Nieppe, à un endroit où, avant la guerre 1914-1918, on remarquait une légère éminence de terre. On peut y accéder par la drève du Paradis qui commence route de Thiennes, au lieu dit « la Forêt », prés d’un ancien estaminet de l’ermitage, enseigne qui rappelait la vieille légende.

Pendant la guerre, les anglais firent disparaître la butte pour en utiliser la terre dans des ouvrages militaires. Aujourd’hui il ne subsiste rien de ces vestiges du passé.

Le supplice du père Guillaume eut lieu prés du manoir de la Goguerie, aujourd’hui remplacé par une ferme, mais on peut encore admirer, grâce a une peinture du 18eme siècle, reproduite sur le mur même à l’entrée d’une salle de l’aile ouest de l’hospice d’Haverskerque, le tableau représentant un engagement entre cavaliers avec, pour décors, un chemin longeant la rivière de la Lys, le manoir et l’église d’ Haverskerque.

Le pilori où l’on exposait les condamnés était placé à environ 250 mètres face au manoir de la Goguerie, au coin d’une parcelle de terrain qui fait l’angle entre la rue de la Goguerie et la rue de la Guinguette. Une énorme pierre qui marquait cet emplacement existait encore en 1914.